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Nichés dans les hauteurs d’Aerdala, les Kozaru sont les enfants du vent. Reclus entre les monts et les sommets de la région, ce peuple méconnu est discret et ne se montre que très peu aux autres habitants de l’île. Cependant, la transformation de Pandala a fait ressurgir d’anciens conflits et les Kozaru ne sont désormais plus protégés par l’ombre de leurs montagnes.

Transformation Pandala 2 DOFUS Touch
L’orage gronde depuis des jours. Son déluge se poursuit inlassablement malgré mes prières. Les éclairs fendent la roche et raniment les braises détrempées. Le bois s’embrase et se déchire dans les torrents. Pandala se transforme dans un incendie géant, une tempête infinie qui redessine les contours de l’île, les falaises et les lacs. La terre se scinde et se brise tandis que des vagues immenses s’écrasent contre la roche pour laisser place à de nouvelles terres, de nouvelles frontières, de nouveaux paysages. Pandala se transforme et elle ne sera plus jamais la même.

La caverne résonne et s’illumine au rythme saccadé du tonnerre. Le sol est humide et le vent froid s’engouffre en rafales contre les parois rocheuses. La pluie fouette mon visage et colore le sol de ses reflets bleutés. En face de moi se dessinent les contours d’un Kozaru de pierre, géant creusé dans les murs de la caverne. Son sourire est figé à jamais dans une provocation significative et les lueurs des bougies déforment les ombres et transforment son visage en grimaces horribles.

Alors que mes yeux contemplent l’imposante statue face à moi, je discerne, dans mon dos, sa silencieuse silhouette qui approche. Je devine chacun de ses mouvements. Son regard posé sur ma nuque, la tendresse de ses gestes et l’espace qui se réduit entre nos deux corps. Ma voix résonne dans la caverne :

« Ne pars pas. Reste auprès de moi, auprès des tiens. »

J’entends son souffle et, comme si sa douleur parvenait jusqu’à moi, un courant glacé me parcourt le corps, soulève avec délicatesse les tissus de mon yukata. Les rubans dans mes cheveux s'animent. Emportés dans le tourbillon du vent, ils glissent sur mon visage.

Je sens sa solide main se poser sur mon épaule. Je pourrais défaillir d’un moment à l'autre. Le pousser dans le vide, puis le retenir l’instant d’après. Lui dire tous les non-dits de l’amour, le maudire mille fois ou le capturer dans une étreinte éternelle pour que jamais il ne m’échappe. Je reste immobile, les yeux rivés sur les bougies qui s’efforcent de résister aux bourrasques qui s’engouffrent dans la caverne. La tempête s’apaise et c’est sa voix qui brise cet instant de quiétude. Elle tranche, vive, nette, une lame enfoncée loin dans ma chair.

« Je ne suis pas ici chez moi, tu l’as toi-même entendu. Shihan ne veut pas de ma présence.

Elle changera d’avis, elle m’écoutera !
Shihan n’écoute personne.
Tu ne peux... »

Un éclair engloutit ma réponse. Mes larmes coulent et laissent des sillons marbrés sur mon visage lisse. Il fait mine de ne rien voir, de ne pas entendre mes sanglots. Pourtant, il perçoit les tremblements dans mes épaules, ces secousses incontrôlées que mon corps n’a plus la force de retenir. Je lève une nouvelle fois les yeux vers l'immense statue face à moi. Ses yeux de pierre me jugent, s’emparent de moi. Son sourire, gravé dans la roche froide, me met au défi de baisser le regard. Je le maintiens.

« Et que feras-tu ? »

Ma voix est brisée. Je ne la reconnais plus.

« Nous en avons déjà parlé. »

Oui, des dizaines, des centaines de fois. Mais je ne puis l’accepter. Imaginer le perdre est la pire des souffrances, le vivre est insurmontable.

Je me retourne brusquement, lui impose mes larmes. Il soutient mon regard et je peux lire dans ses yeux tout ce qu’il ne sait prononcer. Il cherche ma main de la sienne, aveuglément, au hasard de la distance qui nous sépare. Je ne l’aide pas, le laisse chercher ma peau à tâtons dans les épais tissus de ma tunique. À l'instant où ses doigts frôlent finalement les miens, je me saisis de son armure. Mes ongles crissent sur le métal froid. Je resserre mon emprise sur sa cuirasse, comme si je pouvais briser de mes mains sa solide carapace.

« Si tu pars, je jure de me jeter du haut des monts d’Aerdala ! Je maudirai ton nom pour l’éternité ! »

Une ombre voile son regard. Il lève les yeux vers la statue et j’ai l’impression de l’avoir déjà perdu. Les deux Kozaru, l’un de chair, l’autre de pierre, se défient du regard. Je sais que cet affrontement silencieux pourrait durer éternellement. Mes yeux cherchent à regagner son attention, à l’apaiser de ses tourments. La haine obscurcit son visage, empourpre ses pupilles. Puis, enfin, il baisse le visage, vaincu de ce tête à tête silencieux.

Pourtant il avait gagné, mais l’autre, dans sa défaite, a emporté sa victoire.

« Je suis déjà maudit... »

Son autre main se lève, elle n’est pas gantée. Pas besoin. Plus aucune chair ne recouvre ses os. Le cartilage à vif craque et ses doigts squelettiques se posent sur mon visage, glissent sur ma joue. Il refait le contour de mes lèvres, caresse ma bouche avec pudeur. J’aimerais me saisir de sa paume et sentir la chaleur de sa peau se répandre sur la mienne. Tenir fermement sa main, me blottir contre lui et sentir son cœur battre, frapper, contre son torse. Mais je ne puis.

Je relâche mon emprise et mes mains retombent, sans force, le long de mon corps. Je reste à le contempler, impuissante, un mélange de colère et de tristesse marque chacun de mes traits. Je ne peux imaginer la suite. Et s’il y a un après ? S’il y a vraiment un après ce cataclysme qui frappe aussi bien Pandala que mon cœur ? Comment se relever quand tout a été dévasté ?

Ses yeux se posent une dernière fois sur moi et je comprends que le combat est terminé. Que j’ai perdu cette longue lutte. Que je l’ai perdu, lui, et qu’il n’y aura plus de retour en arrière possible. Il me dépasse, s’approche de la statue, mais ne lui adresse aucun regard. Il récupère son sabre et le reste de son armure.

Je tremble, de froid, de peur. Je ne sais comment agir, quelles menaces proférer pour le retenir. Je contemple l’homme que j’ai aimé depuis toujours. De nos échanges enfantins à nos courses endiablées au travers des sommets de Pandala, jusqu’à notre premier baiser.

« Ils ne t’accepteront pas là-bas ! Tu es un Kozaru, tu es né dans les cieux d’Aerdala pour vivre et respirer librement l’air des vents d’en haut ! Pas pour devenir le chienchien de la Daimya ! »

Je ferme les yeux, éclate en sanglots. Je sens mon corps vaciller sous la douleur, je pourrais imploser, là, tout de suite, me déchirer et disparaître dans les torrents qui secouent la terre. Ses lèvres se posent sur mon front. Il fait cesser mes pleurs. Je garde les yeux clos et tente, en vain, de mémoriser la chaleur de son baiser. Ses pas résonnent jusqu’à l’entrée de la caverne. Le clapotis de la pluie, le son métallique de son armure, tout disparaît dans le vacarme de l’orage.